La maison qui rend fou
Il est deux heures et demie du matin, on marche encore bruyamment dans le corridor... avec des pas effrénés. Mon matelas étant accoté sur la porte, je suis obligé de dormir recroquevillé sur moi-même, couché le corps trop long dans un divan deux places trop petit. Bang, bang! Les pas se font de plus en plus lourds.
Une heure plus tard, il est trois heures du matin. Après quatre parties de saison à NFL 2004, cerné jusqu'au menton, je fulmine. Sentant cette aube si morne que les vampires redoutent tant, je craque. J'envoie le matelas paitre dans les airs, et comme le bloqueur se préparant au sac du quart arrière, je bondis sur le marcheur. Après la cohue générale d'une équipe de deux, le cerné et le festif s'arrêtent.
Le cerné crie: «Tu vas t'arrêter de marcher espèce de freak!» Ce con me regarde l'air hébété et me répond: «J'ai besoin de marcher pour oublier, tu savais quelle sorte de bloc c'était icitte. Je ne marcherai plus, mais je vais devenir fou, fou!!» Répondit le con festif, s'agitant comme un hurluberlu.
-Bang!
La porte de cet étrange animal se referme. On pourrait penser qu'il aille déjà suivi la thérapie du cri primal et étant resté accroché, il fait maintenant ressurgir à répétition ses besoins infantiles insastifaits. Mais non, l'homme s'appelle en fait André, il est un atteint de schizophrénie à un degré assez important. Un pauvre type dont l'esprit à décrocher après une vie de famille pourtant heureuse et sans tâches. Après un long séjour en institution incluant de douces séances d'électrochocs survoltés accompagnées d'innombrables dégustations de Clozapine et de neuroleptiques typiques et atypiques, on l'a finalement relâché après le virage ambulatoire de 2001. Ce mouvement qui je cite est:
Un virage dans l'organisation des services de santé où la personne pouvant se déplacer n'est plus hospitalisée pour recevoir les traitements et les interventions qui lui sont nécessaires.
Après les coupures en santé du savant ministre con Jean Rochon, qui selon les dires de ses proches n'était pas festif du tout, la désinstitutionnalisation c'est amorcée au Québec. De nombreux pensionnaires d'asiles et de centres de personnes atteintes de maladies mentales avancées ont été relâchés parmi nous, car ils n'étaient pas un danger immédiat pour la société, seulement dangereux pour notre propre santé mentale. Le suivi de ces personnes s’est fait sans réel suiveur puisque beaucoup de ces personnes vivaient là dans mon ancienne bâtisse, sans médicament, sans famille, sans aide et sans rien du tout.
Après avoir payé cinq mois de loyer d'avance, juste avant de découvrir le pot aux roses, j'étais institutionnalisé à mon tour et bien malgré moi. Le virage ambulatoire ayant pris à droite et moi à gauche, faut-il mentionné que le 44 rue Frontenac est sur le côté gauche de la rue Frontenac, mais les fous s'amenant de l'hôpital en sens inverse et prenant la droite ont abouti à la même porte que moi.
-Dring, dring!
Le téléphone sonne chez André.....Ah, il doit avoir le haut-parleur allumé, car on entend son interlocuteur. La discussion est animée, rires aux éclats, anecdotes, remontrances, je peux enfin le laisser et retourner me coucher en position foetus, le corps trop long sur un divan trop petit.
-Toc toc toc.
On cogne à la porte, j'ouvre. C'est mon voisin d'en bas Pierre. Il tient à la main une assiette d'à peu près 50 saucisses cuites disposées d'une manière pyramidale quasi chirurgicale. Il prend la saucisse du dessus, me tendant le plateau, il s'exclame: «J'en voulais juste une». J'aime bien la saucisse, mais bon d'accord...ça aurait pu être pire...du boudin! Je feins l'amitié cordiale et j'accepte le cadeau de ce surdoué. Sur le point de repartir, je demande à Pierre si André l'a tenu réveillé cette nuit-là.
-Oui je n’ai pas arrêté de l'entendre piocher dans le passage toute la nuit, on va peut-être être tranquille à partir de la semaine prochaine.
- Ah oui!? Il compte déménager? Demandai-je.
- Non il va se faire installer le téléphone.
Après avoir lancé un regard d'effroi sur la porte d'André comme Janet Leigh lança le sien dans la scène de la douche de Psychose, je verrouillai ma porte à double tour, rassasié en saucisses et ivre de sommeil.
Que voulez-vous faire avec ses gens là!?!
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